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Conte : l’enfant qui dormait sur les tombes, par Nadège Ango-Obiang

par : G.O-S , dans Culture » Café littéraire
Nadège Ango-Obiang est une jeune écrivaine gabonaise dont le style, pure et authentique a séduit la rédaction d’Afroplurielles. Née en 73 à Libreville, cette passionnée de l’écriture, par ailleurs étudiante en doctorat d’économie à Lille, collectionne depuis 93, des récompenses pour ses nouvelles et poèmes. Une plume rare qu’Afroplurielles est aujourd’hui fière de vous faire découvrir.

L’enfant qui dormait sur les tombes

C’est une histoire qui se raconte encore aujourd’hui dans le tréfond des villages les plus reculés du N’Tem. Dans la profondeur infinie des mémoires des sages qui, quand la brise de leur vie semble leur échapper transmette ce petit message aux tout jeunes : il faut respect le mort et l’enfant.

Je n’étais qu’un enfant lorsque mon arrière grand père me conta cette légende. Dans sa jeunesse son teint avait dû être aussi pâle que le mien, ses yeux aussi limpides que les miens. Au fond de sa case en terre battu, à moitié allongé sur un lit en cœur de bambou, il nous conta l’étrange histoire de l’enfant qui dormait sur une tombe.

Il fut une fois, dans une époque fort reculée, deux enfant albinos dont l’un avait une belle peau presque jaunâtre, et l’autre une peau rose toute tachetée qui pelait dès que le soleil se montrait. Dans le village, ils étaient orphelins, de très jeunes orphelins qui vivaient de la bonne volonté des autres villageois. Le plus jeune, Ona, se trouvait fort dépendant de sa sœur Ada qui, bien qu’une enfant elle aussi, était fort jolie. C’est elle qui se chargeait de trouver de quoi manger et quelques vêtements. Il faut dire qu’à cette époque, les albinos étaient aussi recherchés que craint. On leur attribuait des pouvoirs magiques, mais leur aspect souvent étrange avait un effet repoussant sur la population.

Les enfants vivaient donc à l’écart. Un jour sombre, très sombre un vieux sorcier d’un village voisin appelé Beyeme, ouvrit la porte à l’aînée venue mendier, et la sacrifia sur l’autel de son Dieu-Démon. Il donna le cœur de l’enfant à sa fille Evou-Beyeme, mais ne put s’accaparer de l’âme de sa victime. Dès les premières gouttes de sang versées sur l’écorce du chocolatier, au fin fond de la forêt, une pluie tomba douce, timide. Elle n’arrêta plus de tomber.

Le plus jeune d’aspect plus repoussant fut livré à lui même. Tout comme la pluie, il n’arrêtait pas de pleurer, d’appeler sa sœur. Il trouva un lit sur la tombe de son aînée ; un lit de terre, un lit d’infortune. Tout comme la pluie, le jour le trouvait en larmes, la nuit ne pouvait les sécher. Il n’avait plus personne, il n’était plus rien qu’un albinos à la peau encore plus craquelée et aux yeux de chat.

Un autre jour, Eyene un riche étranger passa et ne sut continuer son chemin dès qu’il vit l’enfant dormant sur la tombe. Presque nu. Il n’avait pas de femme, plus d’enfant. Il voulut cet enfant qui ne voulait pas quitter la tombe de sa sœur, et s’installa au village. Au lever du jour, comme au coucher du soleil, l’enfant allait dans la forêt jusqu’au tronc du chocolatier abattu. Ce dernier était presqu’invisible dans le lac qui s’était formé, heure après heure, sous la pluie douce et timide.

On raconte que l’enfant voyait le reflet de sa sœur à la peau de lune et aux cheveux jaunâtres. Elle était triste, le fixait sans un mot. L’enfant restait des heures à contempler le reflet de celle qui sera toujours sa bien aimée. Il finit par grandir, à devenir un homme. Même si des larmes ne sortaient plus de ses yeux, son cœur entier restait ravagé par le chagrin et l’absence de son aînée. La fine pluie tombait toujours, douce et timide.

Un soir, un triste soir l’étranger mourut, lui laissant toute ses richesses. Mais avant de mourir il demanda à celui qui sera toujours pour lui un enfant, de se marier et de fonder une famille.

Des contrées entières vinrent à sa rencontre pour lui proposer leurs plus belles filles. Mais personne ne le regardait en face, tous les yeux étaient rivés sur ses cases, ses troupeaux. Et les lèvres étaient pressées de faire l’inventaire de ses biens. Sous la pluie douce et timide, il s’en allait contempler le reflet de sa sœur qui, de jour en jour devenait plus triste. Il revenait, la tête basse et refusait toutes les offres qui lui étaient faîtes.

Puis vint la fille du vieux sorcier du village voisin. Elle était d’une beauté incroyable. Elle possédait une peau cuivrée magnifique, un visage rond qui était éclairé par des yeux magnifiquement grand. Sa chevelure longue et très épaisse, formait une sorte de nuage autour de son visage et de ses épaules. Elle avait ainsi une allure majestueuse. Le jeune homme se sentit fondre d’amour pour elle, mais son cœur lui fit si mal qu’il pensa à sa sœur.

C’est sous un orage furieux qu’il traversa la forêt, les rivières et vint s’agenouiller près du lac. Et là, oh stupéfaction ! Sa sœur hurlait, pleurait. Des larmes de sang, de son sang d’enfant. Les pleurs lui firent peurs, la couleur rouge du lac l’effraya davantage. Il s’enfuit et se trompa de chemin, encore et encore. Exténué, fatigué il s’endormit sur un petit chemin où le sable était fin et si blanc.

A l’aube, une petite main, douce et timide se posa sur son front. Ses yeux de chat s’ouvrirent sur une jeune fille à la peau très sombre, tout comme ses yeux. Ses mains n’arrêtaient pas d’aller et venir sur son visage, sans dégoûts. C’était apaisant, cette main de femme qui tentait de le consoler, comme sa sœur auparavant. La pluie l’ayant rendu malade, la jeune fille l’emmena dans son village ; le soigna et le nourrit. Et chaque heure passée auprès d’elle, remplissait le jeune homme d’un bonheur très fort. Son cœur ne lancinait pas. Il voulut la prendre pour femme, et entreprit de la ramener chez lui. Mais le vieil homme qui gardait Ntsame, la jeune fille lui dit : « Prend garde à toi mon fils. Cette enfant a connu tellement de malheur. Elle n’est pas à moi mais je l’aime comme tel. Bien avant sa naissance, son père et un sorcier se sont disputé sa mère. Le sorcier perdit et, pour punir père et fille, il tua la mère dès la naissance de l’enfant. Puis attendit que l’enfant su marcher pour la voler et l’abandonner dans une brousse lointaine. Son père ne la retrouva jamais. Il finit par croire que serpents et autres bêtes sauvages l’avait dévoré car elle était si petite. Un matin, alors que ma femme s’apprêtait à aller aux champs, elle faillit mourir de peur et de surprise. Une toute petite fille se tenait sur le pas de la porte. Elle ne s’enfuit pas mais la regardait sans rien dire. On l’a gardé jusqu’à ce que toi, tu nous la réclame aujourd’hui. Que dirais je à son père, si un jour un de mes messagers parvient à lui porter le message ? On dit que fou de douleur, il s’en est allé par les routes. Et des années plus tard, il recueillit un enfant qui dormait sur une tombe ; désormais il vit là-bas. Mais tous ceux qui tentent de l’approcher sont tués par ce sorcier. »

Le jeune homme tout ému dit :

« C’est moi l’enfant qui dormait sur la tombe. Et cet étranger est devenu mon père. Mais il vient de mourir. »

Le vieil homme en fut très attristé, mais répliqua soudain :

« Le vieux sorcier est donc mort ; car un maléfice de vengeance a été jeté sur lui qui liait sa vie à celle de ton père adoptif. Pourvu que sa fille n’ait rien prit de lui.... »

On célébra de belles noces, puis vint l’heure de se séparer. La femme du jeune albinos restait muette mais souriait souvent. En chemin ils s’arrêtèrent près du lac. Le jeune homme voulait présenter sa femme à sa sœur. Le reflet de cette dernière exultait, toute en joie elle s’écriait :

« Tu a su prendre femme, petit frère ! Tu as su prendre femme !

Soudain, la jeune épousée s’écria :

« Toi, ada ! ma fée ! c’est toi qui m’a guidé quand j’étais enfant.

Oui, et maintenant je te confie mon frère. Dès la naissance de votre premier enfant, je prendrais enfin le chemin qui mène à Dieu. »

Mais, dans la nuit noire les esprits maléfiques de certains arbres de la forêt visitèrent la fille du sorcier et lui rapportèrent les évènements. Elle entra dans une effroyable colère et promis de faire mieux que son père, dans le mal.

Quand le premier fils de l’homme qu’elle convoitait naquit, elle s’empara de l’âme de la mère et l’enferma dans la cithare maléfique que son père lui avait légué. Dès cet instant la jeune femme prisonnière se mit à dépérir. Tout n’était plus qu’une question de temps. Trois jours exactement restait à la jeune mère. Impuissant et fou de douleur le jeune se préparait à mourir de chagrin une seconde fois. Sa sœur bien aimée lui dit alors en songe :

« Confie moi ta femme et l’enfant dès ce soir, dans ma maison ils seront à l’abri. Demain dès l’aurore, avant le bâillement des morts ; à l’heure où la chouette viendra soupirer à ton oreille reviens les chercher. Et dis moi Adieu. »

Dès que la nuit ne fut que ténèbres, le jeune homme déposa femme et enfant sur la tombe de sa sœur, et s’en alla. Derrière lui, à l’ombre dans l’allée d’autres tombes se tenait la fille du sorcier. De tout son être elle se réjouissait, la mort était son royaume, deux âmes lui étaient facilement offertes. Majestueusement elle s’approcha de la tombe sur laquelle s’étaient allongés, la jeune femme tant détesté et l’enfant nouveau né.

Mais lorsqu’elle fut au pied de la tombe, elle se figea sur place. A la place des deux personnes qu’elle avait aperçu, se tenait à demi allongé un petit enfant. Une petite fille albinos la fixait de ses grands yeux claires. Elle se redressa et sa petite voix douce et timide se mit à battre fiévreusement dans le cœur de la sorcière.

« J’ai pardonné au père, pourquoi me persécutes tu ? Hier, la chair de mon cœur te fut donné. Mais c’est la vie de mon frère que tu veux brisé. Petite femme, trop d’orphelins sillonnent les forêts et trop de pères ont perdu leur âme. Errant par des chemins sans fin. Je serais toujours une enfant sur laquelle tu veilleras malgré toi, jusqu’au premier bâillement des morts. De génération en génération, de fille en fille tu nous serviras. Tant que ta descendance se perpétuera, les mères ne connaîtrons pas leur progéniture. Ainsi que l’a provoqué ton père avant toi. »

La sorcière fut transformée en ombre, elle se débattit sans grand succès. Le jeune homme revint chercher sa bien aimé et son fils. Il remarqua bien une ombre s’agitant sur la tombe de sa sœur ; il crut reconnaître la chevelure gigantesque de la sorcière. Une luciole passa près de lui.

« N’aie crainte, lui dit elle. Comme elle nous a poursuivie, elle veillera sur nous. Dis moi adieu et soyez heureux. »

Le cœur lourd, le jeune homme dit adieu à sa sœur et éloigna sa petite famille de la tombe. Tout le chemin, une petite pluie douce et timide les accompagna. On dit que c’est depuis cette heure qu’une pluie douce et timide est synonyme de bon présage, ou de bon dénouement lorsqu’on traverse une épreuve.

La sorcière reprit sa forme normale aux premiers bâillements des morts. Elle mourut lorsqu’elle mit au monde son premier enfant, tout comme sa fille et sa petite fille. Et de génération en génération, c’est une armée d’âmes malveillantes qui se retrouva prisonnière près des tombes. Tout comme l’avait formulée la petite albinos, ces âmes étaient inoffensives, jusqu’à une certaine heure.

Méfiez vous des promenades nocturnes près des tombes, à l’heure des premiers bâillements des morts.

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